Forum Universitaire                                                                Gérard Raynal-Mony                                                 Séminaire 9

Année 2016-2017                                                                                                                                                  17 mars 2017

Conjectures sur le commencement

Remarque : La sortie de l'homme hors du paradis que la raison lui représente comme le premier séjour de son espèce, n'a été que le passage de l'état brut [Rohigkeit] d'une créature purement animale à l'humanité, des lisières où le tenait l'instinct à la direction qu'exerce la raison ; bref, de la tutelle de la nature à l'état de liberté. La question de savoir si l'homme a gagné ou perdu à ce changement ne se pose plus si l'on regarde la destination de son espèce qui consiste uniquement dans la progression vers la perfection, aussi infructueuses qu'aient pu être les premières tentatives pour parvenir à cette fin, alors même qu'elles constituent chez les membres de cette espèce une longue série. Toutefois cette marche qui, pour l'espèce, représente un progrès vers le mieux n'est pas précisément la même chose pour l'individu. Avant l'éveil de la raison, il n'y avait ni prescription ni interdiction, par conséquent encore aucune infraction ; mais lorsque la raison commença à exercer son action et, toute faible qu'elle était, à lutter avec l'animalité dans toute sa force, c'est alors que durent apparaître des maux et, ce qui est pire, au stade de la raison cultivée, des vices totalement étrangers à l'état d'ignorance et, par conséquent, d'innocence. Le premier pas hors de cet état fut donc du point de vue moral une chute ; du point de vue physique, les conséquences de cette chute furent l’apparition dans la vie d'une foule de maux jusque-là inconnus, donc une punition. L'histoire de la nature commence donc par le Bien, car elle est l’œuvre de Dieu ; l'histoire de la liberté commence par le Mal, car elle est l’œuvre de l'homme. Pour l'individu, qui dans l'usage de la liberté ne songe qu'à lui-même, il y eut perte lors de ce changement ; pour la nature, qui avec l'homme poursuit son but en vue de l'espèce, ce fut un gain. L'individu est donc fondé à se tenir pour responsable de tous les maux [alle Übel] qu'il subit comme du mal [alles Böse] qu'il fait et, en même temps, en tant que membre du Tout (d'une espèce), à estimer et à admirer et la sagesse et la finalité de cette ordonnance.

De cette façon, on peut également accorder entre elles et avec la raison les affirmations si souvent mal comprises et en apparence contradictoires, du célèbre J.-J. Rousseau. Dans ses ouvrages Sur l'influence des sciences et Sur l'inégalité des hommes, il montre très justement la contradiction inévitable entre la civilisation et la nature du genre humain en tant qu'espèce physique, où chaque individu doit atteindre pleinement sa destination ; mais dans son Émile, dans son Contrat social et d'autres écrits, il cherche à résoudre un problème encore plus difficile : celui de savoir comment la civilisation doit pro­gresser pour développer les dispositions de l'humanité en tant qu'espèce morale, conformément à leur destination, de façon que l’une ne s'oppose plus à l’autre en tant qu'espèce naturelle. Conflit d'où naissent (étant donné que la culture selon les vrais principes d'une éducation de l'homme, et en même temps du citoyen, n'est peut-être pas encore vraiment commencée, ni a fortiori achevée) tous les maux véritables qui pèsent sur la vie humaine et tous les vices qui la déshonorent, cependant que les impulsions qui poussent à ces vices, et qu'on tient dès lors pour responsables, sont en elles-mêmes bonnes et, en tant que dispositions naturelles, adaptées à leurs propres fins ; mais le développement de la culture porte préjudice à ces dispositions, étant donné qu'elles étaient destinées au simple état de nature, de même qu'en retour ces dispositions portent préjudice à ce développe­ment jusqu'à ce que l'art, ayant atteint la perfection, redevienne nature ; ce qui est la fin dernière de la destination morale de l'espèce humaine. […] - - - - -

Remarque finale : L'homme qui pense éprouve un chagrin qui peut tourner à la perversion morale, et dont l'homme qui ne pense pas n'a aucune idée. Il est en effet mécontent de la Providence qui régit le cours de l'univers dans son ensemble, lorsqu'il fait l'inventaire des maux qui pèsent si lourdement sur l’espèce humaine, sans qu'il y ait, semble-t-il, l'espoir d'une amélioration. Or il est de la plus haute im­portance d'être satisfait de la Providence (même si elle nous a tracé dans notre monde terrestre une voie aussi pénible) pour, d'une part, garder courage au milieu des difficultés, et pour, d'autre part, ne pas perdre de vue, en la rejetant sur le destin, notre propre faute qui pourrait bien être la seule cause de tous ces maux, ni négliger le remède que constitue l'amélioration de soi-même. […]

Tel est le résultat d'une tentative philosophique d'écrire l'histoire la plus ancienne de l'humanité : satisfaction à l'égard de la Providence et à l'égard du cours des affaires humaines considéré dans son ensemble, lequel ne part pas du Bien pour aller vers le Mal, mais se développe peu à peu vers le mieux, selon un progrès auquel chacun dans sa partie et dans la mesure de ses forces est lui-même par nature appelé à contribuer.

KANT Conjectures sur le commencement de l'histoire humaine (1786) ; trad. L. Ferry et

H. Wismann, Pléiade II, 510-513, 517, 520 ; trad. Piobetta, GF 153-157, 160s, 164


Conjectures sur le commencement

De la nature vers la culture

Kant et Rousseau

Culture et nature

Un passage difficile

Le souci du penseur

A qui la « faute » ?

Entre théodicée et philosophie de l'histoire

KANT  ET  ROUSSEAU

[1] « Je suis par goût un chercheur. Je ressens pleinement la soif de savoir, le désir inquiet d'étendre mes connaissances, ou encore la joie devant tout progrès accompli. Il fut un temps où je croyais que tout cela pouvait constituer l'honneur de l'humanité, et je méprisais le peuple, qui ne sait rien. Rous­seau m'a désabusé. Cette supériorité illusoire disparaît ; j'apprends à respecter les hommes, et je me trouverais bien plus inutile que le commun des travailleurs, si je ne croyais pas que cette considération peut donner à toutes les autres une valeur, à savoir instaurer les droits de l'humanité. » (Remarques se rapportant aux Observations sur le sentiment du beau et du sublime (1764) ; AK, XX, 58)

[2] « Newton fut le premier à voir l'ordre et la régularité joints à la parfaite simplicité là où on ne trouvait avant lui que désordre et disparité ; depuis, les comètes suivent des trajectoires géomé­triques. Rousseau fut le premier à découvrir, sous la diversité des formes empruntées, la nature profondé­ment cachée de l’homme et la loi secrète qui, selon ses observations, justifie la Providence. Auparavant, on tenait pour valables les objections d’Alphonse et de Manès. Après Newton et Rousseau, Dieu est justifié, et désormais la thèse de Pope est vraie. » (Remarques, (1764) ; AK, XX, 58) – cf. Rousseau : « Ôtez l'ouvrage de l'homme et tout est bien. » (Emile IV, Profession de foi du vicaire savoyard (1762) ; Pléiade IV, 587)

 [3] Rousseau : « Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses tout dégénère entre les mains de l'homme. » - (Rousseau, Émile I, 1ère phrase) ---- (cf. Kant, Conjectures (1786) : extrait, lignes 16-18)

[4] « Rousseau procède de manière synthétique et part de l'homme naturel, je procède de façon analytique et pars de l'homme civilisé. » (Remarques, (1764) ; AK, XX, 14)

[5] « Je mettrai en évidence la méthode d’après laquelle il faut étudier l’homme, non pas seulement celui qui a été dénaturé par la forme variable que lui imprime son état contingent […], mais la nature de l’homme, qui demeure toujours, et la place qui lui revient dans la création, afin que l’on sache quelle perfection lui revient à l’état de simplicité sauvage et quelle autre lui convient à l’état de simpli­cité cultivée. » (Kant, Annonce pour le semestre d’hiver 1765-1766 ; Pléiade I, p. 521) – (cf. Rousseau, Les Confessions 8 ; Pl. I.389 : « Insensés, qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux ne viennent que de vous. »)

 [6] « Trois écrits de Rousseau sont consacrés aux dommages qu'ont provoqués 1) le passage de notre espèce de la nature vers la culture, par l'affaiblissement de nos forces qu’il a entraîné ; 2) la civi­lisation par l'inégalité et l'oppression mutuelle ; 3) la prétendue moralisation, par une éducation contre nature et une déformation de la manière de penser. Ces trois écrits, qui représentèrent l'état de nature comme un état d'innocence (auquel le gardien du Paradis avec son épée de feu, nous interdit le retour) devaient uniquement servir de fil conducteur à son Contrat social, son Émile et son Vicaire savoyard en vue de découvrir le moyen de sortir du labyrinthe de maux dans lequel notre espèce s'est enfermée par sa propre faute. Rousseau n’entendait pas que l'homme dût retourner à l'état de nature, mais que, du stade où il se trouve désormais, il portât sur lui un regard rétrospectif. Il admettait que l'homme est bon par nature (telle qu'elle se transmet par hérédité), mais d'une façon négative, à savoir qu'il n'est pas méchant de lui-même et à dessein, mais qu'il est exposé au danger d'être contaminé et corrompu par des guides maladroits ou de mauvais exemples. » (Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique (1798) ; Pléiade III, 1137s ; GF p. 316 ; cf. R juge de Jean-Jacques, 3e Dialogue ; Pléiade I, p. 934s)

[7] « Le tableau hypocondriaque (morose) que Rousseau propose de l’espèce humaine se risquant à sortir de l'état de nature, ne doit pas être pris pour une invitation à retourner à cet état dans les forêts, comme s’il s'agissait de sa pensée véritable ; en fait, il exprimait ainsi la difficulté que rencontre notre espèce pour s’engager dans la direction d’une approche continue de sa destination ; et l’on ne doit pas prendre sa réflexion à la légère ; l'expérience des temps anciens et modernes ne peut qu'embar­rasser tout esprit qui réfléchit sur ces questions et le rendre dubitatif sur le point de savoir si la condition de notre espèce sera jamais meilleure. » (Kant, Anthropologie (1798) ; Pléiade III, 1137s ; GF p. 316)