Montaigne marque un essai

(BBI - octobre 2007) 

Montaigne joueur de rugby ? 
Si le célèbre auteur des Essais, originaire du Sud-ouest, est né trois siècles avant l’invention de ce sport, de nombreux points communs les rassemblent. Jean Lacouture, invité du Forum universitaire pour une conférence sur Montaigne, et spécialiste du rugby, a bien voulu se prêter au jeu des ressemblances/ différences.

Le but poursuivi par Montaigne est la connaissance de soi dans la mesure où chaque homme porte la forme entière de la condition humaine. Le rugby est-il lui aussi une façon de se connaître soi-même ?

- Il permet en tous cas de connaître ses limites. C’est un affrontement entre deux groupes d’hommes. Par l’affrontement on connait ses limites, ses talents, son courage. Oui, il y a dans le rugby un « connais-toi toi-même ». Mais au pluriel. Montaigne est un individualiste à l’extrême, alors que le rugby est un sport éminemment collectif.

Montaigne était un humaniste. Et le rugby ?

- Le rugby est un sport très convivial. À la fin du match, on se salue, on se tape dans le dos, on dîne ensemble. Cette convivialité, cette bonne entente, peuvent se retrouver dans la vie de Montaigne. C’était vraiment un homme de paix. Il a passé sa vie à chercher la paix entre catholiques et protestants. Mais le rugby reste un affrontement. C’est un sport de combat. Au fond, c’est la façon la plus pacifique de faire la guerre.

Le philosophe était ouvert sur le monde. Notamment sur ce Nouveau monde qui venait d’être découvert. Qu’en est-il du rugby ?

- Montaigne fait des portraits très émouvants des « sauvages ». Il va les chercher très loin. Le rugby va lui aussi chercher très loin ses joueurs. Les Fidjiens et les Samoans n’ont rien à voir avec les joueurs gallois et périgourdins. Comme Montaigne, le rugby regarde le monde. Mais à travers un terrain avec des joueurs venus des contrées les plus lointaines. Montaigne aurait adoré voir des hommes de couleur et des blancs, de toutes nationalités, s’affronter.

Dans ses Essais, Montaigne cite de nombreux auteurs. Le rugby s’est-il lui aussi inspiré d’autres jeux ?

- Il a peut être des origines grecques et romaines. Au Moyen-âge, il existait un jeu qui consistait à se passer un objet pour le transporter d’un village à un autre. Mais au fond, le rugby est tellement original dans ses règles que je ne lui vois pas d’origines particulières.

Peut-on dire que le rugby est une école de vie, comme la philosophie ?

- Ah oui, c’est une école remarquable ! Le rugby c’est le respect de la loi. Les règles sont extrêmement complexes. Assimiler ces règles, c’est assimiler la loi. Si un joueur, aussi musclé et endurant soit-il, commet des fautes, cela peut coûter des points en moins à son équipe et entraîner sa perte. Le joueur de rugby doit étudier de près les règles d’un jeu compliqué et rationnel.

Finalement, le philosophe aurait-il aimé pratiquer ce sport ?

- Montaigne était hostile aux « jeux de mains brutaux à la française », mais il aimait l’activité physique. Il était très bon cavalier. Lui qui se dénigrait physiquement et intellectuellement disait « Je suis un très suffisant cavalier ». Il a d’ailleurs sans aucun doute pensé une bonne partie de ses Essais à cheval.

Propos recueillis par Domitille de Veyrac