Entretien avec Alain Touraine

(BBI - janvier 2008)

 

« La pensée française n’est pas morte, elle a été étouffée »
Alain Touraine

Le sociologue Alain Touraine intervient dans le cadre des 25 ans du Forum universitaire. Dimanche 27 janvier, il donne une conférence sur le thème de son dernier livre Penser autrement. Rencontre en avant-première.

Domitille de Veyrac : " Penser autrement achève et synthétise un cycle d’analyse du monde contemporain commencé en 1992. Dans cet ouvrage vous expliquez que la pensée française a été étouffée par un discours dominant. Lequel ?"

Alain Touraine : " Au XIXe siècle, il y a eu tout un mouvement de pensée avec le monde ouvrier, le socialisme. En 1945, les choses changent. La dictature stalinienne se met en place. Les mouvements ouvriers éclatent. En France, la pensée qui se développe reste attachée à la lutte des classes mais elle n’intègre pas les individus. 
Le philosophe Michel Foucault après la mort de Sartre parle de l’homme qui laisse une trace dans le sable qui s’efface avec le vent. Belle image, mais révélatrice. Et ça continue. Les derniers ouvrages de Pierre Bourdieu traitent de la domination masculine. 
Il n’est pas question des femmes mais uniquement de la domination, or les systèmes de domination nient le sujet. Malgré cela, il existe quelques exceptions dans la pensée française comme Paul Ricoeur qui allait contre la pensée postmarxiste ou Foucault qui, dans les six dernières années de sa vie, redonne une place centrale à l’individu. 
Dans l’ensemble, la vision postmarxiste a étouffé la pensée française. L’influence considérable des trotskystes a rendu le terrain des idées stérile. On n’a pas laissé la pensée française se renouveler."

D. de V : " Jusqu’à quelle période cette pensée est-elle en crise et l’est-elle dans tous les domaines ?"

A.T : " Une date qui commande toutes les dates : 1989 avec la chute du mur de Berlin et du bloc soviétique. 1968 marque aussi une transition en France. 
La pensée qui se développe donne la priorité au culturel, à la sexualité, à la critique de la famille, à la défense des minorités. Cette pensée novatrice est enveloppée dans un discours passéiste et trotskyste : les étudiants de Nanterre vont dans les usines avec des drapeaux rouges. Au fond, la pensée française n’est pas morte, elle a été étouffée. Mais elle reste créatrice dans certains domaines comme ceux du design ou de l’architecture.
"

D. de V : " Vous parlez de l’importance croissante de l’individualisme dont la prise en compte permet de mieux penser et étudier la société. De quel individualisme s’agit-il ? "

A.T : " Il existe plusieurs formes d’individualisme. En premier lieu, il y a l’individualisme qui est le résultat de la désocialisation avec des jeunes qui échappent à la famille, à l’autorité et une montée de la délinquance. Cet aspect négatif d’une société qui se défait est considérable. 
La deuxième forme d’individualisme est le communautarisme. « Je suis un individu, j’ai une identité et je veux vivre avec des gens qui ont la même identité. » Contrairement à la Grande-Bretagne, les Français ont réussi à se protéger de ce communautarisme pendant un certain temps, en mettant en avant le caractère universel de la citoyenneté. 
Enfin, il y a un troisième type d’individualisme qui fait qu’un sujet ne croit plus en la transcendance d’une parole divine ou de la loi. Le sujet trouve le principe de légitimité en lui-même. Cela donne un retour à la prévalence de la déclaration des Droits de l’homme de 1789, un retour à l’humanitaire qui met en avant la dignité des personnes. 
La question qui subsiste est : comment faire concilier la reconnaissance des composantes universelles - qui permettent de communiquer - avec la reconnaissance des différences de chaque individu ? Cette question est le sujet central des discussions. C’est la pensée la plus vivante aujourd’hui."

D. de V : " Pourtant, malgré l’individualisation de la société, les mouvements sociaux continuent d’exister. Ont-ils changé de forme ? "

A.T. : " Les mouvements sociaux changent de nature. Aujourd’hui, les grands conflits opposent ceux qui affirment la liberté de chacun à ceux qui veulent que les individus ne se définissent que par la collectivité. 
Cette conscience et cette revendication du sujet est la plus importante chez les femmes. Longtemps, elles n’ont pu s’exprimer qu’en disant « on », « nous ». 
Aujourd’hui elles parlent avec netteté. « Je suis une femme, je veux construire ma vie en tant que femme, je veux construire ma sexualité. » 
Les hommes ont commandé la société quand il était question de conquête, mais maintenant que l’on revient vers une culture de l’intérieur, les femmes prennent la direction. Elles transforment notre culture. 
Nous entrons dans un monde pensé par les femmes, même si leur accès aux institutions se fait lentement. Il y a une importance prise par l’humanitaire aussi. Nous sommes attirés vers les pays d’Afrique non pour leur richesse, mais pour faire avancer le respect de la personne humaine. Notre législation avance vers un respect des droits des minorités. Un jour, on arrivera à la reconnaissance du mariage homosexuel."

D. de V : " Finalement, quels repères pour mieux penser ? "

A.T : " Les médiateurs de la pensée, c'est-à-dire les enseignants ou les journalistes, doivent s’ouvrir à la nouveauté. Or l’enseignement reste très attaché aux manières de penser d’autrefois. "

Propos recueillis par Domitille de Veyrac


Alain Touraine est l’un des plus importants sociologues mondiaux. En 1958, il créé le laboratoire de sociologie industrielle, devenu en 1970, le Centre d’études des mouvements sociaux de l’École pratique des hautes études (EHESS). 
En 1981, il fonde et dirige (jusqu’en 1993) le Centre d’analyse et d’intervention sociologiques de l’EHESS à Paris, dont il est toujours membre. De 1966 à 1969, il enseigne à la faculté des lettres de l'université de Paris X-Nanterre et depuis l960, il est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales. 
Son œuvre constitue une sociologie de l'action, dont la figure centrale est le sujet et il est l’auteur de nombreux ouvrages dont La Critique de la modernité (Fayard, 1992), Qu’est-ce que la démocratie ? (Fayard, 1994), Un Débat sur la laïcité (Stock), Le Monde des femmes (Fayard 2006), Penser autrement (Fayard, 2007).