"Concerto pour un exil"

Yves Méheut

Je suis ambassadeur ; j'ai raté ma vie. Vingt années d'intrigues effrénées pour décrocher le titre : ambassadeur de France. Au Manuatu certes, mais ambassadeur quand même. 

Vous ne connaissez pas le Manuatu ? Charmant îlot perdu où singes policés, indigènes madrés, expatriés imbibés et missionnaires désabusés rivalisent de paresse sous le regard fatigué de quelques diplomates déjà contaminés. Comment en suis-je arrivé là ? Bonne question, cher Monsieur, très bonne question. Émergeons des nuées d'alcool pour tenter l'esquisse d'une réponse sensée. 
L'hérédité a pesé lourd dans cette affaire : mon père, obscur employé aux Affaires Etrangères avait rencontré Maman* à la cantine du Quai d'Orsay. Sous la couette, ces deux sans-grades avaient fomenté un complot mirobolant : concevoir un futur ambassadeur de France ! Ils l'auraient leur revanche, eux qui essuyaient à longueur de journée le mépris* des diplomates de haut rang. Un jour, c'est leur fils qu'on apercevrait à la télévision, trois pas derrière le Président* et le Ministre. L'ascenseur social allait monter, et vite. Pas vrai, fiston ? 
Après le bac, pas d'état d'âme : je devais entrer dans la Carrière. Va pour Sciences-Po où je travaillai d'arrache-pied pour décrocher le diplôme : pas question de faire les quatre cents coups* au Quartier Latin avec les copains. Ayant brillamment esquivé le service militaire d'un coup de piston bien placé, je filai ventre à terre au Quai d'Orsay sous le regard prégnant de mes parents, impatients de me voir jouer dans la cour des grands*. Ma feuille de route était limpide : ambassadeur ou déshonneur. Simple, n'est-il pas ? Simple, mais pas facile quand on n'est ni brillant, ni aristocrate. Heureusement, j'étais rusé. 
En quelques années, je réussis à flatter le ramage de quelques décideurs à particule et décrochai ainsi un poste très convoité à Washington. Chargé du rayonnement de la culture française, je côtoyais les plus grands artistes. On me sollicitait beaucoup pour les dîners en ville, où ma conversation truffée d'anecdotes était très appréciée. Je plaisais, je le sentais, j'en profitais. 
Les jolies femmes tombaient dans mes bras sans un cri* de protestation feinte. Pourtant, ma vie sentimentale, bouquet de conquêtes torrides, se fana brusquement : une liaison plus sérieuse avec une charmante australienne déboucha sur la séparation* habituelle, ponctuée cette fois-ci d'un choc violent, l'annonce de ma future paternité. Après quelques vaines discussions avec Veronica, je choisis la dérobade* en sautant sur la première offre de mutation venue. Courage, fuyons* ! 
De retour au Quai , je décidai de faire profil bas* : la rumeur courait à mon propos, quelques années sous le ciel de Paris* ne seraient pas de trop pour se refaire une virginité. Je ne restai pas inactif pour autant. 
Un ambassadeur se devant d'être marié, et bien marié, la chasse à l'épouse fut déclarée ouverte. Anciennes de Sciences-Po, amies d'amis, et même petites amies d'amis, je passai le marché au crible, à la recherche d'une " jolie, pas idiote et sachant recevoir ". Rapidement, je rencontrai Christine qui, sans être un canon de beauté ni une bête à concours*, avait l'immense avantage de recevoir comme une reine. Je l'épousai derechef ; et à l'église, s'il vous plait. 
Ah le beau mariage* que voilà ! Bingo ! La course à l'ambassade était relancée. Frétillant d'impatience, je flinguai trois collègues concurrents en lâchant la bonne rumeur au bon moment, et peaufinai mon image de futur " grand " en suggérant à Christine d'avoir l'amabilité de me donner deux enfants, ce qu'elle accepta sans rechigner. L'affût* occupait mes journées de soi-disant travail : je guettais le poste tremplin, le marchepied vers l'ambassade. 
Au cours d'une réception au Quai, Brigout, consul à Melbourne, me fit part - sous le sceau du secret - de son désir de rentrer en France : " Tu comprends, les études des enfants ". Mais oui, très cher Brigout, je comprenais bien, parfaitement bien. Que n'avais-tu dit là ! Grâce soit rendue aux confidences éméchées de fin de banquet ! Dès le lendemain, les grandes manœuvres* étaient déclenchées : un jour me suffit pour recouper l'information, trois pour identifier mes concurrents, six pour les neutraliser, dix pour décrocher le poste. Melbourne, antichambre de la gloire ! Les honneurs, la grande illusion* du pouvoir ! 
Déjà trois ans que nous sommes arrivés. Christine organise de merveilleuses réceptions (Hé, hé, je ne m'étais pas trompé…), les enfants chantent la vie en surfant. Au loin, Papa passe l'arme à gauche* dans son sommeil pendant que Maman rêve de mon ambassade. 
Ici, les australiennes minaudent : adorables créatures* ! Il paraît que mon accent " délicieusement français " les séduit. Profitons-en : l'amour l'après-midi et les petits câlins* furtifs agrémentent la vie conjugale* de base. Tout cela est trop beau, je sens confusément que le bonheur* ne va pas durer… 
Un soir de 14 juillet*, réception au consulat. Christine supervise le petit personnel, je circule d'un groupe à l'autre. Tiens, le visage de cette femme ne m'est pas inconnu : beau regard, très attirant. Elle aussi m'observe. Où nous sommes-nous rencontrés ? Les neurones du souvenir cherchent, cherchent encore, trouvent enfin : elle, c'est Veronica, mon ex de Washington. Le grand dadais* à ses côtés ne peut être que son fils, notre fils, mon fils. Non ! C'est pas vrai ! Pas çà ! Pas ici ! Et ma carrière ?
J'aimais toujours Veronica. Pour elle, pas question de renouer, sa vie était faite à Melbourne. Je ne pouvais supporter de la savoir si proche et pourtant inapprochable. Vite un mensonge pour annoncer à Christine ma demande de mutation à Paris ! 
Un regard teinté de haine* agrémenta sa réponse : " C'est drôle, je voulais justement t'annoncer que je rentre aussi en France, avec les enfants mais sans toi. Bien sûr, tes galipettes avec des kangourous femelles n'ont pas échappé à mon attention, mais le plus grave n'est pas là. Depuis notre première rencontre, tu as nié mon existence : à tes yeux, je ne suis pas Christine, mais l'épouse, la gouvernante, la mère des enfants du futur ambassadeur. Je n'ai été qu'un pion au service de ton projet. Le pion demande le divorce* ". 
Maman restait mon seul allié, Alzeihmer commença à la grignoter. Alors, coup de tête* d'un paumé : une île perdue du Pacifique venait d'accéder à l'indépendance, je posai sur le champ ma candidature pour le poste d'ambassadeur au Manuatu. Nul besoin de piston, ce job n'intéressait personne. Tel que vous me voyez, cher Monsieur, je croupis depuis cinq ans dans cette ambassade en forme de hamac. 
Ma femme est partie, je ne vois plus mes enfants, ma mère ne cesse de radoter : " mon fils est ambassadeur ", l'ombre* de Veronica me poursuit nuit et jour*, je joue au poker avec un missionnaire*, au docteur avec une indigène, au backgammon avec un chercheur d'or. Je suis ambassadeur ; j'ai raté ma vie. Vous reprendrez bien un whisky ?


* titres de films à insérer dans la nouvelle ainsi que le règlement le stipulait