"Hallali"

Romain Pichon

Je venais de récupérer la valise sur le filet à bagages quand l'homme au chapeau gris anthracite est entré dans le compartiment et s'est posté devant la porte. 
Aussitôt la chaleur accueillante et la douce clarté de la lampe qui émanaient jusqu'alors s'estompèrent pour laisser place à un froid agressif. Le compartiment s'enténébra comme si la nuit avait par quelque sorcellerie transpercé la vitre. Mais après ce voyage qui m'avait semblé durer toute une vie, j'étais totalement éreinté et mes sens me jouaient sûrement des tours. L'homme fit un pas en avant et je pus alors discerner le teint blafard et le regard vide qui meublaient son visage. Sa carrure à la fois fragile et imposante se fondait avec les ombres dociles. Une aura malveillante s'en dégageait. 
Je le saluai, plus pour chasser mon malaise grandissant que par politesse, et quittai rapidement les lieux, non sans un doute quant à la nature de cet être. Je me retrouvai dans le couloir du train endormi et en sortis sans me retourner. Mon pied foula le quai, dont l'indicatif numéro quatre clignotait faiblement au-dessus de moi, au moment même où le train s'enfuyait dans les ténèbres. Enfin arrivé. 
Je vérifiai dans ma valise que mon manuscrit était toujours là. Affirmatif. C'est mon éditeur qui va être content : depuis le temps que je lui promets un nouveau livre ! Mon médecin m'avait pourtant déconseillé d'aller le porter moi-même mais nulle maladie ne me ronge. Ces gens là voient toujours le mal là où il n'y en a pas. 
Perdu dans mes pensées, je n'avais pas fait attention à l'endroit où j'étais descendu. Sur mon îlot de lumière clignotante noyée au milieu d'une mer d'ombres dansantes et de ténèbres oppressantes, je restais debout avec pour seule compagnie les étoiles, lointaines, minuscules, perdues dans l'esche d'un pêcheur céleste. N'était-ce pas Pluton qui brillait si fort ? 
Un silence absolu régnait mais en tendant l'oreille, je perçus le cri du hibou* et le staccato des chats-huants derrière moi. Probablement une panne de courant, me rassurai-je. Je regardai ma montre et… elle s'était arrêtée. Les aiguilles, dans leur dernier souffle, indiquaient minuit moins dix. Pas la peine de se faire du mauvais sang*, je n'avais pas changé les piles depuis longtemps et cela devait arriver. Quoi qu'il en soit, je n'étais pas en avance et je décidais de quitter ma sphère de lumière protectrice en direction de ce qui me semblait être un hall de gare. Dans ma progression, mon esprit d'écrivain fantastique bouillonnait d'idées : je projetais déjà d'insérer ce sinistre lieu dans un prochain ouvrage tant il me faisait tressaillir. 
Je me voyais arriver en Ebère, entouré de Nyx, de Seth, d'Hoder, et de tout un panthéon de divinités chtoniennes, attendant la moindre faiblesse de ma part pour s'insinuer en moi, et prendre possession de mon âme de simple mortel. La main du diable* se tendait dans ma direction, inexorable, et de son toucher létal me donnait une fin atroce dont les affres me consumeraient encore bien des années après mon trépas. 
Décidément, je suis trop imaginatif. Une ombre, une forme, une chose, un homme, du moins cela s'en rapprochait, apparut à plusieurs mètres devant moi mais je n'arrivais pas pour autant à en discerner nettement les contours. 
Je l'appelai en accélérant l'allure. Je ne reçus aucune réponse. Il tourna à l'angle d'un bâtiment et en y arrivant, il n'y avait bien sur plus personne. Je cherchai alors une entrée en tâtonnant et me retrouvai devant une immense porte froide, sans vie. J'aurais juré avoir déjà vu une gravure de cette porte au cours de mes recherches pour mes nouvelles. Je ne savais pas que cette gare était si pittoresque. 
Je toquai puis restai à l'écoute. Plus aucun son ne parvenait jusqu'à moi. Le ciel et ses étoiles bienveillantes étaient masqués par un épais nuage. J'étais désormais seul, face à la nuit, cette déesse infernale qui nous hante tant. Je frappai plus énergiquement à la porte et réprimai le frisson que mon appréhension quant à ce qui m'attendait au-delà avait engendré. Il doit forcément y avoir quelqu'un qui sache ce qu'il se passe ici. 
Pour seule réponse, un liquide sombre coula de dessous la porte et s'élança vers moi. Agilement, je fis un pas sur le côté pour l'éviter. Peut-être était-ce un honnête homme qui nettoyait le sol derrière la porte et rejetait ici son eau ? Mais cette eau était bien sombre. Je sortis ma boite d'allumettes, en sacrifiai une et l'approchai de la flaque. C'est une mascarade ! Ce ne peut-être que ça. Une vilaine mystification. Je reculai vivement, lâchant mon allumette. Celle-ci tomba lentement et éclaira pour quelques instants encore le liquide rougeâtre : du sang ! Il s'enflamma en un immense brasier au contact du feu. 
Une frayeur soudaine s'empara de moi, accentuée par la prise de conscience que le sang ne brûle pas. Un homme dont je reconnus le chapeau gris anthracite sortit des ombres et s'avança vers moi. Il était nanti d'une sorte de long bâton surmonté d'une pointe de fer : une faux. Les chaînes d'une crainte incontrôlable me tenaillaient dans cette prison maudite d'ombres et de feu. Je n'aurais alors pu faire aucun mouvement. 
Je me mis à pleurer, je me résonnai en vain et j'implorai des dieux en lesquels je n'avais jamais cru. C'est le salaire de la peur*. L'homme s'avançait encore. Il me tendit sa main gauche en me regardant. L'obscure clarté qui animait ses yeux flamboyants posés sur moi scella mon trépas telle une marque au fer rouge. Maintenant je me souviens de ce que m'avait dit ce savant docteur mais que je m'étais efforcé d'oublier : " Il ne vous reste plus beaucoup de temps à vivre ". 
C'est la mort. La mort qui tue*. La mort qui vient me prendre par la main pour m'emmener.

Films français : Mauvais sang, Leo Carax (1986) Le cri du hibou, Claude Chabrol (1987) La main du diable, Maurice Tourneur (1943) Le salaire de la peur, Henri-Georges Clouzot (1953) La mort qui tue, Louis Feuillade (1913)

* titres de films à insérer dans la nouvelle ainsi que le réglement le stipulait