"Adagio for a Schtroumpf"

Laurent Quenon

 

Des B.D. s’amoncelaient en piles dès l’entrée du magasin. J’en pris une. Quelle surprise ! Car sur la couverture de l’album s’étalait mon portrait, oui, mon portrait : c’était bien moi, moi tout dessiné, moi et je n’en revenais pas.

Le libraire partit d’un grand sourire et me félicita : « Là je dis bravo ! ». Mon regard interrogatif l’incita à poursuivre : « Ca c’est de la promo ! ». Je bredouillais quelques mots, sortais un peu de monnaie et rentrais dare-dare chez moi, l’esprit vide et la B.D. sous le bras.

Je verrouillais la porte et posais l’ouvrage sur mes genoux. Tout y était : ma peau bleutée, mon nez gascon et mes grands yeux caucasiens. On avait même poussé le vice jusqu’à doter le personnage du bonnet blanc que j’ai toujours trouvé très look et qui, du coup, en devenait grotesque.

L’auteur s’était également servi de mon nom de famille, Jean-René Schtroumpf, d’une digne famille de l’Yser.

Un sentiment profond d’insécurité prit subitement racine en moi.

Après tout, me dis-je, est-ce si grave que l’on se soit inspiré -peut-être par hasard d’ailleurs- de ma conformation physique pour créer un personnage de B.D. ? Peut-être pourrai-je tirer l’un ou l’autre avantage d’avoir mon visage ainsi exposé…

Et puis, j’aurais pu tomber pire : un Schtroumpf c’est plutôt sympa. On le laisse vivre. Qui s’en prendrait à lui ?

Effectivement, les choses se passèrent assez bien. Les enfants m’entouraient pour me fêter, réclamant embrassades et autographes. L’enthousiasme des bouts de chou m’amusa quelques semaines jusqu’à devenir un carnaval horripilant. Je me mis à éviter les sorties d’école comme la peste, frôlant la crise de nerf au moindre cri d’admiration.

Pour tenter de me défaire de ce trop plein d’affection assez inattendu, j’employais un subterfuge. Je me badigeonnais le corps de peinture noire pour faire disparaître les reflets bleutés de mon épiderme.

Sur le coup, ça a plutôt bien marché. Je fus même accueilli à bras ouverts par la communauté camerounaise qui me prit pour l’un des siens. Nous partageâmes quelques repas forts festifs où j’oubliais pour un instant ma triste condition. Mais il fallut que sorte l’album « Les Schtroumpfs Noirs » de sorte que mon déguisement devint illico caduque.

Pire : je ne pouvais pas sortir sans que les gosses ne cherchent à me mordre les fesses en hululant des « gnap! » à tire larigot. Il advint même que des mères indignées, croyant assister à un nouveau genre de perversion, firent appel à la maréchaussée.

C’est quand ils se mirent à produire de façon industrielle des tasses, assiettes et bols à mon effigie que la coupe se mit à déborder du vase. Cela vous plairait-il qu’un marmot mal élevé et tartiné de confiture se régale d’un chocolat chaud dans ce qui représente votre tête ? Ou pire : y repique des saloperies de radis dans un fond de terreau ? Ou de la salade à couper ? Une jacinthe ?

Et bien moi ça ne me plut pas. Pas du tout. Je suis réaliste. Nous vivons une époque troublée. Ca ne me dit rien qui vaille d’imaginer qu’apparaisse un jour à mes dépens cette manchette dans les journaux : « Un déviant mental a décapsulé le crâne de monsieur Jean-René Schtroumpf pour y repiquer ses poireaux ! » ; « Un cri à vous glacer le sang ! témoigne la concierge de l’immeuble » ; « La victime, transformée en légume à vie ».

Affolé, je pris rendez-vous avec l’éditeur de la B.D. pour tenter de lui expliquer mes déboires.
- Il est clair qu’à ce niveau de ressemblance, conclut ce personnage au demeurant fort poli, ce n’est plus tout à fait de la B.D. sans être tout à fait du roman photo. Mais, honnêtement, qui s’en soucie, cher monsieur ?
Je quittais les lieux, plus déboussolé que jamais.

Mes ennuis s’aggravant au fur et à mesure que grandissait la popularité des lutins bleus, j’en fus réduit à porter l’affaire devant le tribunal de Nanterre.

A mon grand étonnement, l’avocat général prétendit que je recherchais la publicité à travers ma ressemblance. « Il s’agit ici d’un problème d’ego ! », assena-t-il, clôturant son réquisitoire en me conseillant vivement une psychanalyse. L’argument fit mouche et je perdis le procès. D’autant qu’aucun des jurés ne voulait être tenu pour responsable par ses propres enfants de la disparition des Schtroumpfs ! Je devenais par-là même la copie, n’ayant plus qu’à subir mon sort sans broncher.

Cette dépossession de moi me rendit fort amer. Ne supportant plus l’idée même de la vie, je tentais de me noyer. Au dernier moment, retenu par l’insupportable vision de milliers d’enfants atterrés par la noyade d’un gentil Schtroumpf, je réintégrais ma voiture.

Un Schtroumpf noyé. Qui l’aurait compris de toute façon ? On ne peut pas être plus bleu que bleu.

Alors que je ne croyais plus en rien, tout changea grâce au caprice d’un gosse de riche. Son père, un industriel Mosan, retrouva ma trace, entre les bas quartiers de Lille et le pont Mireille. Sans préambule il me proposa un véritable pactole annuel pour servir de cadeau d’anniversaire à son fils. Je n’y vis aucun inconvénient. D’autant que le gosse me paraissait gentil. Richard : ça ne s’invente pas.

Depuis lors je joue au vrai-vrai Schtroumpf qui se prête à tous les jeux. Je borde Richard, j’accueille avec enthousiasme ses petits amis, je lui fais engloutir son quatre heure et je fabrique des fusées en carton pâte… Au moins suis-je protégé du monde extérieur.

Mais si vous saviez comme des yeux d’enfant peuvent devenir cruels ! Quand Richard pique une colère, il envoie valdinguer tout ce qui est à portée de main. Pour le moment, je n’ai rien à craindre : mes nonante kilos me mettent à l’abri. Et puis, un jouet tout neuf, ça s’économise. Mais ça changera. Il va vieillir le Richard.

Il en est des goûts des enfants comme du reste : ça change du jour au lendemain sans raison apparente. Et les changements d’idée sont sanctionnés de façon fort violente dans le coin. Plume, l’Oie Magique, a terminé sa vie dans le feu ouvert.

Que va t’il advenir de moi ?

D’ici là, chaque fois qu’il prend à Richard l’envie de dessiner, je fais tout pour l’en empêcher : hors de question qu’une telle mésaventure se reproduise !

Quelle schtroumpf !*

* Quelle guigne !