Forum Universitaire                                                   Jacqueline Maroy                            Année 2015-2016

Textes du séminaire 12                                                                                                   Le 11 mai 2016

Texte 1 Prosper Mérimée La Venus d’Ille Flammarion page 39

En cinq minutes je fus prêt, c’est-à-dire à moitié rasé, mal boutonné, et brûlé par le chocolat que j’avalai bouillant. Je descendis dans le jardin, et me trouvai devant une admirable statue.

C’était bien une Vénus, et d’une merveilleuse beauté. Elle avait le haut du corps nu, comme les Anciens représentaient d’ordinaire les grandes divinités ; la main droite, levée à la hauteur du sein, était tournée, la paume en dedans, le pouce et les deux premiers doigts étendus, les deux autres légèrement ployés. L’autre main, rapprochée de la hanche, soutenait la draperie qui couvrait la partie inférieure du corps. L’attitude de cette statue rappelait celle du Joueur de mourre qu’on désigne, je ne sais trop pourquoi, sous le nom de Germanicus. Peut-être avait-on voulu représenter la déesse jouant au jeu de mourre.

Quoi qu’il en soit, il est impossible de voir quelque chose de plus parfait que le corps de cette Vénus ; rien de plus suave, de plus voluptueux que ses contours ; rien de plus élégant et de plus noble que sa draperie. Je m’attendais à quelque ouvrage du Bas-Empire ; je voyais un chef-d’œuvre du meilleur temps de la statuaire. Ce qui me frappait surtout, c’était l’exquise vérité des formes, en sorte qu’on aurait pu les croire moulées sur nature, si la nature produisait d’aussi parfaits modèles.

La chevelure, relevée sur le front, paraissait avoir été dorée autrefois. La tête, petite comme celle de presque toutes les statues grecques, était légèrement inclinée en avant. Quant à la figure, jamais je ne parviendrai à exprimer son caractère étrange, et dont le type ne se rapprochait de celui d’aucune statue antique dont il me souvienne. Ce n’était point cette beauté calme et sévère des sculpteurs grecs, qui, par système, donnaient à tous les traits une majestueuse immobilité. Ici, au contraire, j’observais avec surprise l’intention marquée de l’artiste de rendre la malice arrivant jusqu’à la méchanceté. Tous les traits étaient contractés légèrement : les yeux un peu obliques, la bouche relevée des coins, les narines quelque peu gonflées. Dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce visage d’une incroyable beauté cependant. En vérité, plus on regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le sentiment pénible qu’une si merveilleuse beauté pût s’allier à l’absence de toute sensibilité.

— Si le modèle a jamais existé, dis-je à M. de Peyrehorade, et je doute que le Ciel ait jamais produit une telle femme, que je plains ses amants ! Elle a dû se complaire à les faire mourir de désespoir. Il y a dans son expression quelque chose de féroce, et pourtant je n’ai jamais vu rien de si beau.

« — C’est Vénus tout entière à sa proie attachée ! »


s’écria M. de Peyrehorade, satisfait de mon enthousiasme.

               

Cette expression d’ironie infernale était augmentée peut-être par le contraste de ses yeux incrustés d’argent et très-brillants avec la patine d’un vert noirâtre que le temps avait donnée à toute la statue. Ces yeux brillants produisaient une certaine illusion qui rappelait la réalité, la vie. Je me souvins de ce que m’avait dit mon guide, qu’elle faisait baisser les yeux à ceux qui la regardaient. Cela était presque vrai, et je ne pus me défendre d’un mouvement de colère contre moi-même en me sentant un peu mal à mon aise devant cette figure de bronze.

— Maintenant que vous avez tout admiré en détail, mon cher collègue en antiquaillerie, dit mon hôte, ouvrons, s’il vous plaît, une conférence scientifique. Que dites-vous de cette inscription, à laquelle vous n’avez point pris garde encore ?

Il me montrait le socle de la statue, et j’y lus ces mots :

CAVE AMANTEM.

Texte 2 Prosper Mérimée La Vénus d’Ille Flammarion page58

P. S. Mon ami M. de P. vient de m’écrire de Perpignan que la statue n’existe plus. Après la mort de son mari, le premier soin de madame de Peyrehorade fut de la faire fondre en cloche, et sous cette nouvelle forme elle sert à l’église d’Ille. Mais, ajoute M. de P., il semble qu’un mauvais sort poursuive ceux qui possèdent ce bronze. Depuis que cette cloche sonne à Ille, les vignes ont gelé deux fois.

Fin de la Vénus d’Ille.

Texte 3 Simone de Beauvoir Les belles images Folio page 19

Et de nouveau Laurence se demande : « qu’ont-ils que je n’ai pas? » Oh ! il ne faut pas s’inquiéter; il y a des jours comme ça où on se lève du mauvais pied, où on ne prend plaisir à rien ! elle devrait avoir l’habitude. Et tout de même chaque fois elle s’interroge : qu’est-ce qui ne va pas? Soudain indifférente, distante, comme si elle n’était pas des leurs. Sa dépression d’il y a cinq ans, on la lui a expliquée; beaucoup de jeunes femmes traversent ce genre de crise; Dominique lui a conseillé de sortir de chez elle, de travailler et Jean-Charles a été d’accord quand il a vu combien je gagnais. Maintenant je n’ai pas de raison de craquer. Toujours du travail devant moi, des gens autour de moi, je suis contente de ma vie. Non, aucun danger. C’est juste une question d’humeur. Les autres aussi, je suis sûre que ça leur arrive souvent et ils n’en font pas une histoire.

Texte 4 Simone de Beauvoir Les belles images Folio page 52

Elles étaient assises l’une en face de l’autre, dans le noir. J’ai allumé, Brigitte s’est levée : « Bonjour, m’dame. » J’ai tout de suite remarqué la grosse épingle de nourrice plantée dans l’ourlet de sa jupe : une enfant sans mère, je le savais par Catherine ; longue, maigre, des cheveux châtains coupés trop court et peu soignés, un pull-over d’un bleu défraîchi; mieux arrangée, elle pourrait être jolie. La pièce était en désordre ; des chaises renversées, des coussins par terre.

         — Je suis contente de vous connaître.

         J’ai embrassé Catherine :

         — A quoi jouez-vous?

         — Nous causions.

         — Et ce désordre?

        — Oh! tout à l’heure, avec Louise, on a fait les folles.

         — Nous allons ranger, a dit Brigitte.

         — Ce n’est pas pressé.

J’ai relevé un fauteuil et je me suis assise. Qu’elles aient couru, sauté, renversé des meubles, je m’en moquais bien; mais de quoi parlaient-elles, quand j’étais entrée?

         — De quoi parliez-vous?

         — Comme ça, on parlait, a dit Catherine. Debout devant moi, Brigitte m’examinait, sans effronterie, mais avec une franche curiosité. J’étais un peu gênée. Entre adultes, on ne se regarde pas vraiment. Ces yeux-là me voyaient .

Texte 5a Simone de Beauvoir Les belles images Folio page 41

Elle s’installe à sa table. Elle doit examiner les récentes enquêtes en profondeur que Lucien a dirigées ; elle ouvre le dossier. C’est fastidieux, c’est même déprimant. Le lisse, le brillant, le luisant, rêve de glissement, de perfection glacée; valeurs de l’érotisme et valeurs de l’enfance (innocence) ; vitesse, domination, chaleur, sécurité. Est-ce que tous les goûts peuvent s’expliquer par des fantasmes aussi rudimentaires? Ou les consommateurs interrogés sont-ils spécialement attardés? Peu probable. Ils font un travail ingrat ces psychologues : d’innombrables questionnaires, des raffinements, des ruses, et on retombe toujours sur les mêmes réponses. Les gens veulent de la nouveauté, mais sans risque ; de l’amusant, mais qui soit sérieux; des prestiges, qui ne se paient pas cher... Pour elle, c’est toujours le même problème; aguicher, étonner tout en rassurant ; le produit magique qui bouleversera notre vie sans en rien déranger.

Texte 5b Simone de Beauvoir Les belles images page 68

Lancer une nouvelle marque d’un produit aussi répandu que la sauce tomate, ce n’est pas commode. Laurence avait suggéré à Mona de jouer sur le contraste soleil-fraîcheur. La page réalisée était plaisante : la couleur, vive, un grand soleil au ciel, un village perché, des oliviers; au premier plan, la boite avec la marque et une tomate. Mais il manquait quelque chose : le goût du fruit, sa pulpe. Elles ont discuté longtemps. Et elles ont conclu qu’il fallait entailler la peau et mettre un peu de chair à nu.

Texte 6 Simone de Beauvoir Les belles images Folio page 168

--- «  J’aime mieux revoir le Parthénon. »

Le lendemain matin, je l’ai laissé entrer seul dans le musée de l’Acropole.

L’air était doux; je regardais le ciel, le temple et j’éprouvais un amer sentiment de défaite. Des groupes, des couples, écoutaient les guides avec un intérêt poli ou en se retenant de bailler. D’adroites réclames les avaient persuadés qu’ils rateraient ici des extases indicibles; et personne au retour n’oserait avouer être resté de glace; ils exhorteraient leurs amis à aller voir Athènes et la chaîne de mensonges se perpétuerait, les belles images. demeurant intactes en dépit de toutes les désillusions. Tout de même je revois ce jeune couple et les deux femmes moins jeunes qui montaient doucement vers le temple et qui se parlaient, et se souriaient, et s‘arrêtaient et regardaient avec un air de calme bonheur. Pourquoi pas moi? Pour quoi suis-je incapable d’aimer des choses que je sais dignes d’amour?