Forum Universitaire                                                 Jacqueline Maroy                             Année 2016-2017

Textes du séminaire 5                                                                                                  Le 4 janvier 2017

Texte 1 Jean-Jacques Rousseau L’Émile Garnier Flammarion p239

Quel est donc ce merveilleux livre  ? Est-ce Aristote  ? est-ce Pline  ? est-ce Buffon  ? Non ; c'est Robinson Crusoé.

Robinson Crusoé dans son île, seul, dépourvu de l'assistance de ses semblables et des instruments de tous les arts, pourvoyant cependant à sa subsistance, à sa conservation, et se procurant même une sorte de bien-être, voilà un objet intéressant pour tout âge, et qu'on a mille moyens de rendre agréable aux enfants. Voilà comment nous réalisons l'île déserte qui me servait d'abord de comparaison. Cet état n'est pas, j'en conviens, celui de l'homme social ; vraisemblablement il ne doit pas être celui d'Émile : mais c'est sur ce même état qu'il doit apprécier tous les autres. Le plus sûr moyen de s'élever au-dessus des préjugés et d'ordonner ses jugements sur les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place d'un homme isolé, et de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même, eu égard à sa propre utilité.

Ce roman, débarrassé de tout son fatras, commençant au naufrage de Robinson près de son île, et finissant à l'arrivée du vaisseau qui vient l'en tirer, sera tout à la fois l'amusement et l'instruction d'Émile durant l'époque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, qu'il s'occupe sans cesse de son château, de ses chèvres, de ses plantations ; qu'il apprenne en détail, non dans ses livres, mais sur les choses, tout ce qu'il faut savoir en pareil cas ; qu'il pense être Robinson lui-même ; qu'il se voie habillé de peaux, portant un grand bonnet, un grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure, au parasol près, dont il n'aura pas besoin. Je veux qu'il s'inquiète des mesures à prendre, si ceci ou cela venait à lui manquer, qu'il examine la conduite de son héros, qu'il cherche s'il n'a rien omis, s'il n'y avait rien de mieux à faire ; qu'il marque attentivement ses fautes, et qu'il en profite pour n'y pas tomber lui-même en pareil cas ; car ne doutez point qu'il ne projette d'aller faire un établissement sem­blable ; c'est le vrai château en Espagne de cet heureux âge, où l'on ne connaît d'autre bonheur que le nécessaire et la liberté.

Texte 2 Jean-Jacques Rousseau Les Confessions Pocket Tome II Page 189

Les souvenirs des divers temps de ma vie m’amenèrent à réfléchir sur le point où j’étais parvenu, et je me vis déjà sur le déclin de l’âge, en proie à des maux douloureux, et croyant approcher du terme de ma carrière sans avoir goûté dans sa plénitude presque aucun des plaisirs dont mon cœur était avide, sans avoir donné l’essor aux vifs sentiments que j’y sentais en réserve, sans avoir savouré, sans avoir effleuré du moins cette enivrante volupté que je sentais dans mon âme en puissance, et qui, faute d’objet, s’y trouvait toujours comprimée, sans pouvoir s’exhaler autrement que par mes soupirs. Comment se pouvait-il qu’avec une âme naturellement expansive, pour qui vivre c’était aimer, je n’eusse pas trouvé jusqu’alors un ami tout à moi, un véritable ami, moi qui me sentais si bien fait pour l’être ? Comment se pouvait-il qu’avec des sens si combustibles, avec un cœur tout pétri d’amour, je n’eusse pas du moins une fois brûlé de sa flamme pour un objet déterminé ? Dévoré du besoin d’aimer sans jamais l’avoir pu bien satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse, et mourir sans avoir vécu.

Texte 3 Jean-Jacques Rousseau Les Confessions Pocket Tome II Page 191

Que fis-je en cette occasion ? Déjà mon lecteur l’a deviné, pour peu qu’il m’ait suivi jusqu’ici. L’impossibilité d’atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères ; et ne voyant rien d’existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d’êtres selon mon cœur. Jamais cette ressource ne vint plus à propos et ne se trouva si féconde. Dans mes continuelles extases, je m’enivrais à torrents des plus délicieux sentiments qui jamais soient entrés dans un cœur d’homme. Oubliant tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus que par leurs beautés, d’amis sûrs, tendres, fidèles, tel que je n’en trouvai jamais ici-bas. Je pris un tel goût à planer ainsi dans l’empyrée, au milieu des objets charmants dont je m’étais entouré, que j’y passais les heures, les jours, sans compter ; et, perdant le souvenir de toute autre chose, à peine avais-je mangé un morceau à la hâte, que je brûlais de m’échapper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à partir pour le monde enchanté, je voyais arriver de malheureux mortels qui venaient me retenir sur la terre, je ne pouvais modérer ni cacher mon dépit ; et, n’étant plus maître de moi, je leur faisais un accueil si brusque, qu’il pouvait porter le nom de brutal. Cela ne fit qu’augmenter ma réputation de misanthropie, par tout ce qui m’en eût acquis une bien contraire, si l’on eût mieux lu dans mon cœur.

Texte 4 : Jean-Jacques Rousseau Les Confessions Pocket Tome II Page 196

Première visite de Madame d’Houdetot.

Cette visite eut un peu l’air d’un début de roman. Elle s’égara dans la route. Son cocher, quittant le chemin qui tournait, voulut traverser en droiture, du moulin de Clairvaux à l’Ermitage : son carrosse s’embourba dans le fond du vallon ; elle voulut descendre, et faire le reste du trajet à pied. Sa mignonne chaussure fut bientôt percée ; elle enfonçait dans la crotte ; ses gens eurent toutes les peines du monde à la dégager, et enfin elle arriva à l’Ermitage en bottes, et perçant l’air d’éclats de rire, auxquels je mêlai les miens en la voyant arriver. Il fallut changer de tout ; Thérèse y pourvut, et je l’engageai d’oublier la dignité, pour faire une collation rustique, dont elle se trouva fort bien. Il était tard, elle resta peu ; mais l’entrevue fut si gaie qu’elle y prit goût, et parut disposée à revenir. Elle n’exécuta pourtant ce projet que l’année suivante ; mais, hélas ! ce retard ne me garantit de rien.

Texte 5  : Jean-Jacques Rousseau Les Confessions Pocket Tome II Page 204

Portrait de madame d’Houdetot.

Précisément dans le même temps, j’eus de madame d’Houdetot une seconde visite imprévue. En l’absence de son mari qui était capitaine de gendarmerie, et de son amant qui servait aussi, elle était venue à Eaubonne, au milieu de la vallée de Montmorency, où elle avait loué une assez jolie maison. Ce fut de là qu’elle vint faire à l’Ermitage une nouvelle excursion. A ce voyage, elle était à cheval et en homme. Quoique je n’aime guère ces sortes de mascarades, je fus pris à l’air romanesque de celle-là, et pour cette fois, ce fut de l’amour. Comme il fut le premier et l’unique en toute ma vie, et que ses suites le rendront à jamais mémorable et terrible à mon souvenir, qu’il me soit permis d’entrer dans quelque détail sur cet article.

Madame la comtesse d’Houdetot approchait de la trentaine, et n’était point belle ; son visage était marqué de petite vérole ; son teint manquait de finesse ; elle avait la vue basse et les yeux un peu ronds, mais elle avait l’air jeune avec tout cela ; et sa physionomie, à la fois vive et douce, était caressante ; elle avait une forêt de grands cheveux noirs, naturellement bouclés, qui lui tombaient au jarret ; sa taille était mignonne, et elle mettait dans tous ses mouvements de la gaucherie et de la grâce tout à la fois. Elle avait l’esprit très naturel et très agréable ; la gaieté, l’étourderie et la naïveté s’y mariaient heureusement : elle abondait en saillies charmantes qu’elle ne recherchait point, et qui partaient quelquefois malgré elle. Elle avait plusieurs talents agréables, jouait du clavecin, dansait bien, faisait d’assez jolis vers. Pour son caractère, il était angélique ; la douceur d’âme en faisait le fond ; mais hors la prudence et la force, il rassemblait toutes les vertus. Elle était surtout d’une telle sûreté dans le commerce, d’une telle fidélité dans la société, que ses ennemis même n’avaient pas besoin de se cacher d’elle. J’entends par ses ennemis ceux ou plutôt celles qui la haïssaient ; car pour elle, elle n’avait pas un cœur qui pût haïr, et je crois que cette conformité contribua beaucoup à me passionner pour elle. Dans les confidences de la plus intime amitié, je ne lui ai jamais ouï parler mal des absents, pas même de sa belle-sœur. Elle ne pouvait ni déguiser ce qu’elle pensait à personne, ni même contraindre aucun de ses sentiments ; et je suis persuadé qu’elle parlait de son amant à son mari même, comme elle en parlait à ses amis, à ses connaissances et à tout le monde indifféremment. Enfin, ce qui prouve sans réplique la pureté et la sincérité de son excellent naturel, c’est qu’étant sujette aux plus énormes distractions et aux plus risibles étourderies, il lui en échappait souvent de très imprudentes pour elle-même, mais jamais d’offensantes pour qui que ce fût.

Texte 6 : Jean-Jacques Rousseau La nouvelle Héloïse première partie page 148

Lettre XXVIII de Julie à Claire

Que ton absence me rend amère la vie que tu m’as rendue ! Quelle convalescence ! Une passion plus terrible que la fièvre et le transport m’entraîne à ma perte. Cruelle ! tu me quittes quand j’ai plus besoin de toi ; tu m’a quittée pour huit jours, peut-être ne me reverras-tu jamais. Oh ! si tu savais ce que l’insensé m’ose proposer !… et de quel ton !… M’enfuir ! le suivre ! m’enlever !… Le malheureux !… De qui me plains-je ? mon cœur, mon indigne cœur m’en dit cent fois plus que lui… Grand Dieu ! que serait-ce, s’il savait tout ?… il en deviendrait furieux, je serais entraînée, il faudrait partir… Je frémis…

Enfin mon père m’a donc vendue ! il fait de sa fille une marchandise, une esclave ! il s’acquitte à mes dépens ! il paye sa vie de la mienne !… car, je le sens bien, je n’y survivrai jamais. Père barbare et dénaturé ! Mérite-t-il… Quoi ! mériter ! c’est le meilleur des pères ; il veut unir sa fille à son ami, voilà son crime. Mais ma mère, ma tendre mère ! quel mal m’a-t-elle fait ?… Ah ! beaucoup : elle m’a trop aimée, elle m’a perdue.

Claire, que ferai-je ? que deviendrai-je ? Hanz ne vient point. Je ne sais comment t’envoyer cette lettre. Avant que tu la reçoives… avant que tu sois de retour… qui sait ? fugitive, errante, déshonorée… C’en est fait, c’en est fait, la crise est venue. Un jour, une heure, un moment, peut-être… qui est-ce qui sait éviter son sort ? Oh ! dans quelque lieu que je vive et que je meure, en quelque asile obscur que je traîne ma honte et mon désespoir, Claire, souviens-toi de ton amie… Hélas ! la misère et l’opprobre changent les cœurs… Ah ! si jamais le mien t’oublie, il aura beaucoup changé.

Texte 7 : Jean-Jacques Rousseau La nouvelle Héloïse première partie page 199

Lettre LIV à Julie

J’arrive plein d’une émotion qui s’accroît en entrant dans cet asile. Julie ! me voici dans ton cabinet, me voici dans le sanctuaire de tout ce que mon cœur adore. Le flambeau de l’amour guidait mes pas, et j’ai passé sans être aperçu. Lieu charmant, lieu fortuné, qui jadis vis tant réprimer de regards tendres, tant étouffer de soupirs brûlants ; toi, qui vis naître et nourrir mes premiers feux, pour la seconde fois tu les verras couronner ; témoin de ma constance immortelle, sois le témoin de mon bonheur, et voile à jamais les plaisirs du plus fidèle et du plus heureux des hommes.

Que ce mystérieux séjour est charmant ! Tout y flatte et nourrit l’ardeur qui me dévore. O Julie ! il est plein de toi, et la flamme de mes désirs s’y répand sur tous tes vestiges : oui, tous mes sens y sont enivrés à la fois. Je ne sais quel parfum presque insensible, plus doux que la rose et plus léger que l’iris, s’exhale ici de toutes parts, j’y crois entendre le son flatteur de ta voix. Toutes les parties de ton habillement éparses présentent à mon ardente imagination celles de toi-même qu’elles recèlent : cette coiffure légère que parent de grands cheveux blonds qu’elle feint de couvrir ; cet heureux fichu contre lequel une fois au moins je n’aurai point à murmurer ; ce déshabillé élégant et simple qui marque si bien le goût de celle qui le porte ; ces mules si mignonnes qu’un pied souple remplit sans peine ; ce corps si délié qui touche et embrasse… quelle taille enchanteresse !… au-devant deux légers contours… O spectacle de volupté !… la baleine a cédé à la force de l’impression… Empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois ! Dieux ! dieux ! que sera-ce quand… Ah ! je crois déjà sentir ce tendre cœur battre sous une heureuse main ! Julie ! ma charmante Julie ! je te vois, je te sens partout, je te respire avec l’air que tu as respiré ; tu pénètres toute ma substance : que ton séjour est brûlant et douloureux pour moi ! Il est terrible à mon impatience. O viens, vole, ou je suis perdu.

Quel bonheur d’avoir trouvé de l’encre et du papier ! J’exprime ce que je sens pour en tempérer l’excès ; je donne le change à mes transports en les décrivant.

Il me semble entendre du bruit ; serait-ce ton barbare père ? Je ne crois pas être lâche… Mais qu’en ce moment la mort me serait horrible ! Mon désespoir serait égal à l’ardeur qui me consume. Ciel, je te demande encore une heure de vie, et j’abandonne le reste de mon être à ta rigueur. O désirs ! ô craintes ! ô palpitations cruelles !… On ouvre !… on entre !… c’est elle ! c’est elle ! je l’entrevois, je l’ai vue, j’entends refermer la porte. Mon cœur, mon faible cœur, tu succombes à tant d’agitations ; ah ! cherche des forces pour supporter la félicité qui t’accable !