Forum Universitaire                                  Jacqueline Maroy                    Année 2015-2016

Textes séminaire 3                                                                           le 25 novembre 2015

Texte 1 Libération article de Marie-Dominique Lelievre 4 janvier 2003

René Girard

Aujourd'hui, il lit, il relit, il relira. En Californie, son mode de vie est déroutant et monacal. Sur le campus de Stanford, il a acheté une maison des années 50, toit goudronné et jardin en friche. Il se déplace à pied ou à bicyclette, mais franchit rarement les limites du campus. Le dimanche, il assiste à une messe en latin, avec des chants grégoriens, organisée par un prof de musique de l'université. Il a redécouvert la religion dans les années 50, allant jusqu'à se remarier avec Martha McCullough, bibliothécaire (forcément), à l'église. Ses trois enfants, ses neuf petits-enfants sont américains. Avant le lever du jour, il est à sa table de travail. Une habitude d'insomniaque. Sa bibliothèque abrite ses livres d'enfance. L'intégrale, ou presque, de la comtesse de Ségur. Tous les cinq ans, il relit son favori : le Général Dourakine. René Girard est un séditieux : agacé par les théories «assommantes» sur le sadisme de la comtesse, il a songé à écrire sur le style Ségur. «Les punitions enfantines, c'est un sujet très sérieux chez elle. Hostile à la méthode russe, elle voit venir le problème de l'enfant d'aujourd'hui, l'enfant gâté.»

Texte 2 Chrétien de Troyes , Le chevalier de la charrette- Lancelot-

Classiques Hachette page 23 (vers 321 et sq.)

Les charrettes avaient alors le même usage que les piloris de nos jours. Dans chaque bonne ville où on en trouve aujourd’hui plus de trois mille, on n’en comptait alors qu’une seule : tout comme nos piloris aujourd’hui elle servait aussi bien pour les traîtres que pour les assassins, les vaincus en combat judiciaire, les voleurs et les bandits de grand chemin. Tout criminel pris sur le fait était mis sur la charrette et promené par toutes les rues. Il s’était mis tout entier hors la loi, n’était plus admis à la cour, et ne recevait plus marques d’honneur ni de bienvenue. Voilà le triste emploi des charrettes en ce temps-là. et ce fut l’origine de ce dicton:  « Quand charrette verras et rencontreras, fais ton signe de croix et de Dieu souviens-toi, qui du malheur te gardera. » Le chevalier, qui n’avait plus ni monture ni lance, s’approche de la charrette et aperçoit un nain installé sur les brancards, tenant une longue baguette à la main comme le font les charretiers. Il l’interpelle. :

-- Nain, pour l’amour de Dieu, dis-moi donc si tu as vu passer par ici ma dame la reine.

Ce nain ignoble, misérable engeance, ne voulut pas lui répondre. Au lieu de cela, il se contenta de lui dire:

— Si tu veux monter dans ma charrette, tu pourras savoir d’ici demain ce que la reine est devenue. Sur ces mots, il continua son chemin sans l’attendre même un instant.

Et le temps seulement de faire deux pas, le chevalier hésite un peu avant de monter ce fut bien là son malheur ! Comme il a eu tort d’hésiter et d’avoir honte! Il aurait dû au contraire bondir immédiatement dans la charrette. Comme il va le payer cher! Mais c’est que Raison, qui s’oppose à Amour, lui dit de bien se garder de monter. Elle le chapitre et le sermonne : qu’il n’aille surtout pas s’engager dans quelque mauvaise situation qui lui vaudrait un jour blâme et déshonneur! Ce n’est pas du fond du cœur mais de la bouche que Raison se hasarde à parler ainsi. Amour au contraire, en son cœur enclos, le presse de monter au plus vite dans la charrette. Amour le veut : le chevalier s’y élance d’un bond. Peu lui importe la honte puisque tel est le bon vouloir d’Amour.

Texte 3 Fernandez La course à l’abîme Le livre de poche page 707

Bourreau, j ‘attends, de ta miséricorde, le coup de grâce qui va me délivrer. Mais nous savons tous les deux, n ‘est-ce pas? qu’il ne faut pas entendre ces mots de miséricorde et de coup de grâce dans le sens que leur donnent les pieux docteurs de l’Église. J ‘aime ta force et ta violence, comme tu aimes ma docilité et ma soumission. Je n ‘ai jamais voulu mourir que d’une mort indigne, et dans les conditions sordides qui se trouvent remplies aujourd’hui : une pénombre crapuleuse, des témoins réunis par hasard. Ils assistent passifs à mon exécution, le seul geste de cette femme étant de tendre un bassin pour éviter les taches de sang sur le sol et faire économiser une serpillière à l’intendant de la prison. Nulle tragédie sacrée, ici: un simple homicide, comme il en arrive dans les bas-fonds d’une ville au cours des heures nocturnes où ne restent à rôder dans les rues que ceux qui ont un compte à régler avec le destin. Fais-moi la grâce, bourreau, de me donner cette mort abjecte à laquelle aspire mon âme depuis qu ‘elle a découvert où se tient le vrai Dieu,

Texte 4 Dominique Fernandez Prestige et infamie Bouquins Robert Laffont page536

Le saisir aux jambes et le plaquer au sol n’eût été qu’un jeu pour moi, champion de karaté. Je m’abandonnai à la renverse et reçus le premier coup sur le bas-ventre. Il tenait son arme comme un bâton et m’en frappa par le gros bout. Une sorte de fureur s’empara de lui. Son visage rayonna d’une terrible beauté. Il jeta le pieu, ramassa une planche et me la brisa sur la tête. Puis il se mit debout et me laboura le thorax de coups de pied. Instinctivement, j’avais étendu les bras en croix. Je le regardais, les yeux grands ouverts. Ce regard muet et adulateur porta au comble son exaspération. Oui, je pense qu’il s’acharna sur moi pour m’obliger à fermer les yeux et qu’il m’eût épargné s’il avait réussi à ne plus sentir peser sur lui l’oppressant fardeau de mon adoration silencieuse. Il pouvait bien frapper et encore frapper: même mort, j’aurais continué à révérer mon libérateur.

Et lorsque, mort en effet. je lui apparus dans toute l’horreur d’un cadavre défiguré et sali, l’éclat de ma prunelle allumée resta fixe au milieu de cette souillure. De mes lèvres entrouvertes entendit-il le chant de louanges monter vers les cieux? Mon vœu le plus secret venait d’être accompli. J’avais remis ma vie entre les mains les plus indignes de la recevoir, rétabli entre Pierre et Paul l’équilibre d’une fin ignominieuse, servi de jouet sanglant à l’ardeur homicide d’un imberbe, expié autant mes fautes que celles de l’humanité. L’artiste aussi pouvait se dire sauvé. Dans aucun de mes livres, dans aucun de mes films je ne m’étais montré à la hauteur de mes ambitions. Mais maintenant je m’en allais tranquille, ayant organisé dans chaque détail ma cérémonie funèbre et signé ma seule œuvre assurée de survivre à l’oubli.

Texte 5 Baudelaire Les fleurs du mal LXXXIII (héautontimoroumenos)

Je suis la plaie et le couteau !

Je suis le soufflet et la joue !

Je suis les membres et la roue,

Et la victime et le bourreau !

Texte 6 Michel Leiris L’âge d’homme Folio page 53

Lorsque au début de l’automne 1930 -- cherchant une photographie de décollation de saint Jean-Baptiste pour le compte d’un magazine d’art auquel je collaborais —je tombai par hasard sur la reproduction d’une œuvre (d’ailleurs très connue) de Cranach qui se trouve à la Galerie de Peinture de Dresde, Lucrèce et Judith nues disposées en pendants, ce furent bien moins les qualités «  fines et légères » du peintre qui me frappèrent que l’érotisme — pour moi tout à fait extraordinaire — dont sont nimbées les deux figures. La beauté du ou des modèles, les deux nus, traités en effet avec une délicatesse extrême, le caractère antique des deux scènes, et surtout leur côté profondément cruel (plus net encore du fait de leur rapprochement) tout concourt, â mes yeux, à rendre ce tableau très particulièrement suggestif, le type même de la peinture â se  « pâmer » devant