Forum Universitaire                                                 Gérard Raynal-Mony                        Séminaire 1

Année 2016-2017

                                                                                                                                                 Le 4 novembre 2016

Kant

1724-1804      né et mort à Königsberg (aujourd'hui Kaliningrad) – grandit dans un milieu piétiste

1740-1786      Frédéric II, roi de Prusse

1740-1746      études de philosophie, théologie, mathématique et physique à Königsberg

1755                Histoire générale de la nature et théorie du ciel (thèse latine)

1755-1770      Privatdozent à l’université de Königsberg

1763                Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeurs négatives

1763                Unique raison possible pour une démonstration de l'existence de Dieu

1764                Observations sur le sentiment du beau et du sublime

1770                De la forme et des principes du monde sensible et intelligible (Dissertation de 1770)

1770-1796      Professeur de logique et de métaphysique à l'université de Königsberg

1775                « Des différentes races humaines »

1781                Critique de la raison pure ; 1787, seconde édition remaniée

1783                Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme science

1784                « Idée d'une histoire universelle d'intention cosmopolitique »

1784                « Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ? »

1785                Compte rendu de l'ouvrage de Herder Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité

1785                « Sur la définition du concept de race humaine »

1785                Fondation de la métaphysique des mœurs

1786-1797      Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse

1786                Premiers principes métaphysiques de la science de la nature

1786                « Conjectures sur le commencement de l'histoire humaine »

1786                « Que signifie s'orienter dans la pensée ? »

1788                Critique de la raison pratique

1788                « Sur l'usage des principes téléologiques en philosophie »

1790                Critique de la faculté de juger

1791                « Sur l'insuccès de toutes les tentatives des philosophes en matière de théodicée »

1793                La religion dans les limites de la simple raison (Imprematur à la faculté de philo. de Königsberg)

1793                « Sur le lieu commun : c’est peut-être bon en théorie, mais cela ne vaut rien en pratique »

1794                Kant doit s'engager auprès de Frédéric-Guillaume II de ne plus traiter de questions religieuses

1795                Projet de paix perpétuelle. Enquête philosophique

1796                dernier cours à l’université 

1797-1840      Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse

1797                Métaphysique des mœurs. Doctrine du droit. Doctrine de la vertu

1798                Conflit des facultés

1798                Anthropologie au point de vue pragmatique

1803                Réflexions sur l'éducation (publié par Rink)

***

Kant : Qu'est-ce que les lumières ?

En 1784, le siècle des Lumières touchait à sa fin lorsque K répond à la question : Qu'est-ce que les Lumières ? Il a alors 60 ans et connaît sa période créative la plus féconde : Critique de la raison pure (1781), Critique de la raison pratique (1788) et Critique de la facul­té de juger (1790). L'article s'adresse au public cultivé d'une revue berlinoise. K a pris part au mouvement culturel euro­péen qui soumet les Églises et les États à une critique rationnelle et que les autori­tés établies dénoncent pour ses tendances subver­sives. Comme les lu­mières con­cer­nent autant l'individu que les institutions, K s’adresse d'abord aux particuliers, puis se tourne vers les dirigeants. Après une brève définition, il indique la tâche à accomplir, nomme les premiers obstacles à surmonter et précise les conditions dans les­quelles un public pourra mieux en triompher qu'un individu isolé (2-7).

La sortie de l'état de minorité

Une tâche nécessaire

Le mot Aufklärung est plus actif que son équivalent français. Il désigne moins le résultat d’une époque de l’histoire des idées qu'une tâche nécessaire pour l’avenir de l’humanité. Il s’agit de se servir de son propre entendement et d’atteindre l’autonomie de la raison [1]. L'individu doit sortir de l’état de minori­té dans lequel il se complaît. Du point de vue intellectuel, la minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'un autre. Pour la raison, cet état de dépendance signifie l'hétéronomie [2]. Pour s’en dégager, l’enfant a besoin d’être éduqué. Et si, à l’âge adulte, il ne se résout toujours pas à pen­ser par lui-même, il est responsable de son immaturité. Au lieu d'assumer le risque de la liberté de penser, il choisit la tranquillité d’esprit. Au lieu de se fatiguer à exercer son entende­ment, il s'en re­met à ceux dont c'est le métier (11-14).

L’éducation à la raison n'est pas un simple apprentissage professionnel ; il s’agit moins de transmettre une technique de penser ou un savoir, que d’élever l'esprit à l'indépendance. En prépa­rant l'élève à penser par lui-même, l'éducateur tra­vaille à son propre effacement. Il a rempli son rôle lorsque l'élève rejette de lui-même ce qui contredit la raison. Passer de l'immatu­rité à la maturité d'esprit n'est pas une simple question de degrés, c’est un bond qualitatif : c'est oser se servir de son propre entende­ment : Sapere aude ! K transforme la devise d'Horace (Épîtres I, 2, v 40) en formule classique de l'Aufklärung. En tant qu’êtres pensant, les hommes ne deviennent eux-mêmes qu’en pensant par eux-mêmes. Ils alors sont en droit de dire Je pense ; et ce je pense marque l’expression d’une raison adulte qui ne suit plus des préceptes mécaniques ou des formules toutes faites, mais uniquement des règles auxquelles elle a donné son assentiment. Les Lumières re­quièrent une réforme des esprits. Deux siècles plus tôt, Luther souhaitait que chacun ait le courage de s'en remettre à sa propre conscience. Si la Réforme fut une audace de la foi, les Lumières constituent une audace de la raison.

Les obstacles à surmonter

Pour que la raison acquière l'autonomie de la pensée, elle doit résister à sa propension à se laisser égarer par des impulsions sensibles, des émotions, des intérêts, ou par des incitations contingentes. La résolu­tion et le courage (5) étant indispen­sables au progrès des lumières, la paresse et la lâcheté (8-11) sont les premiers obstacles à surmonter. Le moraliste se garde bien de rejeter la faute sur une certaine classe sociale. Il serait trop facile de se décharger sur d'autres de sa propre part de responsabilité. La Boétie faisait dépendre la tyran­nie de la servi­tude volontaire, Montesquieu fondait le despotisme sur la crainte des sujets et leur manque d'estime de soi. Pour K, le dogmatisme et l'absolu­tisme profitent de la passivité d'esprit et du manque de courage civique de la plupart des gens. Comparée à la passivité générale, l'attitude des dirigeants religieux ou politiques n'est, aux yeux de K, qu'un obstacle secondaire. C’est le défaut moral du grand nombre qui facilite la faute poli­tique de quelques-uns. Il est si commode de laisser les décisions à d’autres (18-20). Les hommes étant paresseux par nature, les esprits conscients de leur responsabilité ont à mener un dur combat contre la nature humaine qui n'aime pas être secouée dans ses habitudes de pensée, ni être ébranlée dans ses préjugés. K condamne la paresse d’esprit et la lâcheté qui transforment les humains en de doux agneaux domes­tiques. C'est une aubaine pour les puissants qui ne manquent pas de profiter de la docilité de leurs sujets pour perpétuer leur état de dépendance [3].

Il est temps de sortir du confort intellectuel. A cet égard K relève, non sans ironie, la situation des femmes de son temps qui étaient civilement mineures, et dont les maris étaient les curateurs dans toutes les affaires civiles. K considère que leur minorité civile n'est ni naturelle ni définitive, et qu’à son époque la plu­part des humains seraient capables de penser par eux-mêmes - et parmi eux le sexe faible tout entier (15). Plus tard, il sera très acerbe contre les chefs d’État qui s'arrogent le titre de pères de leur pays, comme s'ils savaient mieux que leurs sujets ce qui est bon pour eux. K traitera de despotes les gouvernants pater­na­listes qui condamnent leurs sujets à une tutelle perpétuelle [4]. Mais la grande masse irréfléchie (36) hésite à lâcher la chaîne de l'instinct, pour se guider à l'aide de la seule raison. Pourtant le danger n'est pas si grand. Quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher (21s). De même que l'enfant ne marche d’un pas assuré qu'après avoir trébuché plusieurs fois, de même c'est en butant sur leurs propres erreurs que les hommes apprennent à penser juste. Tous les philosophes des lumières sont convaincus que le propre de l’homme est de penser par soi-même. La spécificité de K est d’en faire une question de carac­tère plutôt qu’une affaire d'intelligence. Car cela demande un effort de volonté.

Un effort de volonté

Certes il s'exprime en représen­tant des lumières qui place la valeur et la vocation de l'homme dans la pensée autonome. Lui aussi fait de la raison la suprême faculté de l’homme. Il classe les lumières parmi les droits sacrés de l’humanité (GF, 48) auxquels aucun monarque, aucun peuple n’est autorisé à porter atteinte. Seulement, les lumières sont pour lui moins l'affaire de la rai­son théo­rique que de la raison pratique. Ose penser par toi-même ! est d'abord un devoir moral. Il faut avoir la force de caractère pour se déterminer de soi-même, indépendam­ment de la contrainte exercée par des penchants rebelles à la raison ; et il faut du courage pour triompher des obs­tacles que les autorités ne manquent pas de dresser contre ceux qui osent exprimer librement leur pensée. L'appel kantien aux lu­mières s'adresse à la vo­lonté autant qu’à l'enten­dement ; l'exi­gence est ration­nelle, mais le centre de gravité s'est déplacé vers l'éthique. Une vraie réforme de la manière de penser (34s) requiert la volonté de se guider uniquement à l’aide de la raison. Mais comment briser le cercle qui s’est formé entre ceux qui s’en remettent à des tuteurs et ceux qui en retour aggravent la tutelle de leurs sujets ? K compte sur la publicité, c’est-à-dire sur l’usage public de la raison (39) ; il désigne ainsi l'opinion publique qui se constitue à son époque et s’améliore avec l’avancement des sciences et des arts. De fait, l’Aufklärung s’est créé un espace public ouvert à la libre discussion écrite entre citoyens réfléchis et non violents, comme la revue berlinoise dans laquelle paraît l’article. K en exclut l’usage privé qu’un responsable fait de sa raison dans l’exercice de ses fonctions au sein de la société ou de sa charge dans l’Etat ; là, chacun est tenu de rester en accord avec les obligations et les principes qu'il a acceptés. Un officier doit d’abord se soumettre à la discipline militaire, un prêtre se conformer à la doctrine de son Eglise, un citoyen payer ses impôts, avant de s’autoriser à s’exprimer pu­bli­quement en son nom propre, c’est-à-dire au XVIII° siècle par écrit [5].

Conditions préalables

La liberté d'expression écrite

K fonde les lumières sur l'idée de liberté, sans laquelle aucun être doué de raison ne peut être pensé. La condition préalable aux lumières est la liberté d’esprit que l’individu acquiert en s'émancipant de toute autorité déraisonnable, et en se déci­dant à ne plus se déterminer que par la raison pratique. Mais l'homme n'est pas seulement un être de raison, c’est aussi une créature naturelle affectée par des pen­chants personnels et soumise à des influences exté­rieures. L’être humain ne connaît donc les lumières que comme un devoir, le devoir de ne pas laisser déter­mi­ner sa volonté par des désirs rebelles à la raison, ou par des exigences abusives de la part de son entourage. Mais comment se dégager d’un état de tutelle ? Un public cultivé y parviendra plus facilement qu’un individu isolé (24-27).

Bien se servir de son entendement requiert de nombreux essais et des exercices réguliers. Pour celui dont l'immaturité est devenue comme une seconde nature, il est difficile de se résoudre à penser par soi-même. Il avance avec les pensées des autres comme un infirme avec des béquilles, et il s'arrête de penser dès qu'il n'a plus l'aide d’un autre. Si, en plus, il est dans l'isolement, il risque de prendre les causes subjectives de ses choix pour des raisons objectives. Nos chan­ces de penser juste sont d’autant plus grandes que nous pouvons communi­quer nos pen­sées à d'autres qui, en retour, nous exposent les leurs [6].

K fait de la communicabilité des pensées la pierre de touche (C1, B 848) permettant de découvrir si nos jugements personnels sont valides. C’est pourquoi il apprécie tant la commu­nauté spirituelle de la république des lettres dont les mem­bres commu­niquent par leurs publications, par-delà les frontières sociales, religieuses et étatiques. Les lumières se répandent le mieux, là où l'usage public de la raison peut s'exercer dans tous les domaines (39). Utiles au public qui lit, elles touchent aussi les responsables religieux et politiques. Mais ceux-ci n'ont rien à craindre d’un échange pacifique des pensées. Au contraire, la publicité des débats crée un pont entre les lumières et le politique. Elle préserve à la fois la dynamique des lumières et le maintien de l'ordre, tout en sachant que l’ordre pré­sent est toujours imparfait et ne sert que de plate-forme au progrès des lumières, auquel travaillent les citoyens réfléchis. K pense aussi au public des lecteurs qui s’agrandit de jour en jour. Il est convaincu qu'un public s'éclaire lui-même, pourvu qu'on lui en laisse la liberté (28) [7]. La perfectibilité de l'homme rend le progrès presque inévitable, même s’il est souvent entravé. K maintient l'idée de progrès qui inclut le devoir d’y participer. Il suppose en l'homme une tendance si forte à se perfec­tion­ner qu’il juge impos­sible que l’espèce humaine soit jamais obligée de complè­te­ment revenir en arrière (Anthropologie, II, E (1798) ; trad. A. Renaut, GF, p. 313).

Réforme de la manière de penser

Par son exigence de liberté, K pénètre sur le terrain juridique et politique. Il ne soutient pas une liberté sans loi ; sa notion des lumières ne conduit ni à l'anar­chie, ni à la révolution. Une révolution peut entraîner le rejet d’un despote et de son oppres­sion (33s), mais elle ne fera pas avancer les lumières. De nouveaux préju­gés enchaîneront la foule irréfléchie, aussi bien que les anciens (35s), et ils annule­ront tôt ou tard les progrès obtenus. Devant le danger perpétuel d’une retombée dans la brutalité primitive, il serait trop risqué de s’en remettre aux effets hasar­deux d’une révolution. Les révolutions peuvent raccourcir le chemin du progrès, mais elles s’avèrent aussi dangereuses que des catastrophes naturelles. Leur issue est si impré­visible que leur préparation systématique ne peut que nuire à la liberté. C’est au nom de la liberté que K écarte la pensée d’une révolu­tion planifiée. Seules les lumières peuvent empêcher que les anciens préjugés ne soient remplacés par d’autres qui ne vaudraient guère mieux. Le seul progrès qui fasse avancer les esprits est celui des lumières, car il fonde tous les autres. K pense qu’une réalité déraisonnable ne saurait être améliorée qu'au moyen d’une raison critique s’exprimant publiquement et par écrit.

Le plus sérieux ennemi des lumières est le préjugé. Non seulement il entretient les foules dans la passivité, mais il les rend fanatiques. Le zèle aveugle des masses et l'intérêt des dirigeants exigent une obéissance absolue qui exclut tout jugement personnel. La foule endoctrinée ne tolère pas ceux qui ne pensent pas comme elle. Ses préjugés sont d'autant plus nocifs, qu'ils finissent par enchaîner ceux-là mêmes qui les lui ont imposés. Que faire ? Ni une révolution violente, ni une simple évolution qui pourra toujours être remise en cause, mais une vraie réforme de la manière de penser (34s). Les lumières ne peuvent se fonder que sur une révolution des esprits produisant un changement des mentalités. Si dans son immaturité l'individu se conformait, sans réfléchir, aux auto­rités, la maturité d’esprit doit le conduire, au contraire, à soumettre les règles qu’on lui impose aux prin­cipes de l'entende­ment, confirmés par des esprits avisés et libres.

A vrai dire, il n'existe qu'une liberté dont l'idée régit toute la morale kantienne. Mais K est également conscient de la nécessité de ne pas inquiéter les dirigeants, à un moment où les penseurs de langue allemande ont affaire à des autorités politiques et religieuses qui entendent rétablir dans leurs droits la Bible et la Révélation. Aussi n’exige-t-il que la plus inoffensive de toutes les manifestations de la liberté, celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines (37-39). La liberté d'ex­pression écrite, que K appelle la liberté de la plume, est la plus petite condition de possibilité de la liberté de penser. Elle est vitale, car la raison a besoin de s’ouvrir au monde et de penser avec d’autres. Chacun doit pouvoir s'exprimer, en tant que savant, devant l'ensemble du public des lecteurs. Et comme au XVIII° siècle, les écrits ne s'adressent pas au peuple analphabète, mais à ceux qui participent pacifiquement à la propagation des lumières, les princes d’Églises et les chefs d’États se trompent lorsqu’ils veulent censurer les pensées. En interdisant la publication des écrits, ils se privent eux-mêmes de connaître ce que pensent leurs sujets ; et en décourageant les citoyens réfléchis et conscients de leurs devoirs, ils entravent la progression des lumières [8].

La progression des lumières

Un seul seigneur, selon K, n’est pas tombé dans ce défaut : Frédéric II. Le roi de Prusse (1740 - 1786) gouvernait suivant la maxime : Raisonnez autant que vous voulez et sur ce que vous voulez, mais obéissez (GP, p. 45). Il craignait d’autant moins la critique de la religion et la liberté de penser, que son armée lui ga­rantis­sait la sécu­rité du royaume et l’obéissance des sujets. K, malgré son peu de sympathie pour le despo­tisme éclairé, lui sait gré d’avoir soutenu le rayonnement des lumières en Europe. Mais cela ne suffit pas. Les lumières constituent un proces­sus lent et laborieux qui dépasse la brièveté d’une vie humaine. Son issue incertaine n’est envisageable que par la continuité de l’effort. Tout citoyen conscient doit veiller à ce que la commu­ni­ca­tion publique des pensées ne soit pas interrom­pue. K ne se fait aucune illusion sur son siècle, il ne le considère pas comme un sommet de l'humanité, mais comme le com­mence­ment d'une ère nouvelle dans l'histoire de la liberté. A la question de savoir s’il vit à une époque éclairée, il répond clairement non, mais à un âge de pro­pagation des lumières (41). L'expres­sion siècle des lumières s'est introduite dans la langue, mais le change­ment de sens opéré par K a disparu. Être éclairé, ce serait avoir atteint le but visé. Or les lumières, considérées objectivement, constituent un idéal de la raison qui ne sera jamais atteint complètement. Par contre, tout être pensant peut et doit travailler à leur progression. Les lumières ne sont donc ni une idée creuse, ni un but illusoire, mais un devoir à accomplir, une tâche à laquelle chaque génération doit prendre part pour le bien de l'humanité.

***

Kant : Qu'est-ce que les lumières ?

Les lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d'un manque d'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans la direction d'un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières [Aufklärung].

La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre de gens, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent pourtant volontiers, leur vie durant, mineurs ; et qu'il soit si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d'être mineur. Si j'ai un livre qui me tient lieu d'enten­dement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc., je n'ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je ne suis pas obligé de penser, pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse. Que la plupart des hommes (et parmi eux le sexe faible tout entier) finissent par considérer le pas qui conduit à la majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c'est ce à quoi ne manquent pas de s'employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. Après avoir rendu stupide leur bétail domestique et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qu'il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or le danger n'est sans doute pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher ; mais l'exemple d'un tel accident rend malgré tout timide et fait généralement reculer devant toute autre tentative.

Il est donc difficile pour l'individu de s'arracher à lui seul à la minorité, devenue pour lui presque un état naturel. […] Aussi peu d'hommes ont-ils réussi, en exerçant eux-mêmes leur esprit, à se dégager de leur minorité et à avancer quand même d'un pas assuré.

En revanche, la possibilité qu'un public s'éclaire lui-même est plus réelle ; cela est même à peu près inévitable, pourvu qu'on lui en laisse la liberté. Car il se trouvera toujours, même parmi les tuteurs attitrés de la masse, quelques hommes qui pensent par eux-mêmes et qui, après avoir personnelle­ment secoué le joug de leur minorité, répandront autour d'eux un état d'esprit où la valeur de chaque homme et sa vocation à penser par soi-même seront estimées raisonnablement. Une restriction cependant : […] un public ne peut accéder que lentement aux lumières. Une révolution entraînera peut-être le rejet du despotisme personnel et de l'oppression cupide et autoritaire, mais jamais une vraie réforme de la manière de penser ; bien au contraire, de nouveaux préjugés tiendront en lisière, aussi bien que les anciens, la grande masse irréfléchie.

Or, pour répandre ces lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et à vrai dire la plus inoffensive de toutes les manifestations qui peuvent porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. […]

Si l'on me demande maintenant : vivons-nous actuellement dans une époque éclairée ? On doit répondre : non, mais nous vivons dans une époque de propagation des lumières. Il s'en faut encore de beaucoup que les hommes dans leur ensemble, au point où en sont les choses, soient déjà capables, ou puissent seulement être rendus capables, de se servir dans les questions religieuses de leur propre entendement de façon sûre et correcte, sans la direction d'un autre. Toutefois, nous avons des indices précis qu'ils trouvent maintenant la voie ouverte pour acquérir cette capacité librement, par le travail sur eux-mêmes, et que les obstacles s'opposant au mouvement général des lumières et à la sortie des hommes hors de l'état de minorité où ils se maintiennent par leur faute disparaissent peu à peu. De ce point de vue, cette époque est l'époque des lumières, ou le siècle de Frédéric.

Kant, Qu'est-ce que les lumières ? (1784) ; trad. H. Wismann, in Pléiade II, p. 209-217

Kant : Qu'est-ce que les Lumières ?

La sortie de l'état de minorité

Une tâche nécessaire

Les obstacles à surmonter

Un effort de volonté

Conditions préalables

La liberté d'expression écrite

Réforme de la manière de penser

La progression des lumières

[1] « Ne déniez pas à la raison ce qui en fait le souverain bien sur la terre, à savoir le privilège d’être l’ultime pierre de touche de la vérité. Penser par soi-même signifie chercher la suprême pierre de touche de la vérité en soi-même (c’est-à-dire dans sa propre raison) ; et la maxime de penser par soi-même en toute circonstance est l'Aufklärung [les lumières]. » (Que signifie s'orienter dans la pensée ? (1786) ; trad. J. Proust, GF 1991, p. 71 note)

[2] « La nature, dans le sens le plus général, est l'existence des choses sous des lois. La nature sensible d'êtres raisonnables en général est l'existence de ces êtres sous des lois empiriquement conditionnées, et elle est donc, pour la raison, hétéronomie. La nature supra­sensible de ces mêmes êtres est au contraire leur existence d’après des lois indépendantes de toute condition empirique, et relevant, par conséquent, de l'autonomie de la raison pure. Et comme les lois d’après lesquelles l'existence des choses dépend de la connaissance sont pratiques, la nature suprasensible, pour autant que nous puissions nous en faire un concept, n'est pas autre chose qu'une nature sous l'autonomie de la raison pure pratique. Or la loi de cette autonomie est la loi morale ; cette loi est donc la loi fondamentale d'une nature suprasensible et d'un monde pur de l'entendement, dont la copie doit exister dans le monde sensible, mais en même temps sans porter préjudice aux lois de ce dernier. » (Critique de la raison pratique (1788) ; trad. H. Wismann ; Pléiade II, p.659s ; J.-P. Fussler, GF 2003, p. 143)

[3] « Se placer soi-même en situation de minorité, aussi dégradant que cela puisse être, est pourtant très commode ; et il ne manquera naturellement pas de chefs qui sauront utiliser cette docilité de la grande masse […] et faire apparaître comme un très grand danger, voire comme un danger mortel, le fait de se servir de son propre entendement sans se placer sous la conduite d'un autre. (Anthropologie I, § 48 (1798) ; trad. A. Renaut, GF 1993, p. 160)

[4] « Un gouvernement paternaliste (impe­rium paternale), où les sujets sont contraints de se comporter de façon passive, comme des enfants mineurs incapables de distinguer ce qui leur est vraiment utile ou nuisible, pour attendre simplement du jugement du chef d’État la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté qu'également il le veuille ; un tel gouvernement est le plus grand despotisme qu'on puisse concevoir. » (Sur le lieu commun : c'est peut-être juste en théorie, mais en pratique cela ne vaut rien, (1793) ; trad. Fr. Proust, GF 1994, p. 65)

[5] « L'usage public de notre raison doit toujours être libre, car lui seul peut répandre les lu­mières parmi les hommes. Mais son usage privé peut souvent être très étroitement limité sans pour autant entraver notablement le progrès des lumières. Par usage public de sa propre raison, j'entends l'usage qu'en fait quelqu'un, en tant que savant, devant l'ensemble du public qui lit. J’appelle usage privé celui qu'il lui est permis de faire de sa raison dans l'exercice d'une charge civile qui lui a été confiée ou dans ses fonctions. » (Qu'est-ce que les lumières ? (1784) ; trad. Fr. Proust, GF 1994, p. 45)

[6] « Quelles seraient l’ampleur et la justesse de notre pensée, si nous ne pensions pas en quelque sorte avec d’autres à qui nous communiquerions nos pensées et qui nous communi­que­raient les leurs ! » (Que signifie s'orienter dans la pensée ? (1786) ; trad. J. Proust, GF 1991, p. 69)

[7] « Les hommes travaillent d'eux-mêmes à sortir peu à peu de leur grossièreté, pourvu que l'on n'aille pas à dessein s'ingénier à les y maintenir » (Qu'est-ce que les lumières ? (1784) ; GF 1994, p. 96)

[8] « Le pouvoir extérieur qui dérobe aux hommes la liberté de communiquer en public leurs pensées, leur retire aussi la liberté de penser : le seul joyau qui nous reste malgré toutes les charges de la vie civile, et grâce auquel on puisse trouver un remède à tous les maux de cet état. » (Que signifie s'orienter dans la pensée ? (1786) ; trad. J. Proust, GF 1991, p. 69)